Fugitive parce que reine, Violaine Huisman

Un titre énigmatique, poétique, à l’image du livre. Cet ouvrage m’a été recommandé à plusieurs reprises. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre tant je trouvais le titre obscur justement. Mais j’ai fait confiance à celles qui me l’ont conseillé, et j’ai eu raison.

Il s’agit du premier roman de Violaine Huisman, une autrice de 40 ans. Oui je tente de m’approprier le terme « autrice », plus juste d’un point de vue grammatical que le terme « auteure ». En effet, les noms en -eur donnent -rice au féminin. Exemple : acteur / actrice.

Cet ouvrage est autobiographique mais il ne s’agit pas d’une autobiographie car elle y dresse le portrait de sa mère. Oui : encore un roman à teneur autobiographique sur la mère de l’autrice. Oui : comme Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan ou Dites-lui que je l’aime de Clémentine Autain. Mais chaque mère est unique.

Incipit

Le jour de la chute du mur de Berlin, l’année de mes dix ans, tandis que défilaient sur les écrans du monde entier des images d’embrassades, de larmes de joie, de bras déployés en signe de victoire, de ribambelles d’hommes et de femmes en liesse devant des monticules de pierres, des éboulis, des nuées de poussière, nous autres, Français, assistions à cet événement historique au détour de fondus enchaînés sur le visage sévère du présentateur du journal de 20 heures, lequel nous avait tacitement invités à passer à table – pour ceux qui passaient à table, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui suivaient un rituel familial et pour qui le JT avait remplacé le bénédicité ou constituait une sorte de prière républicaine, un rite séculaire conforme à la laïcité de notre patrie

J’arrête ici cette citation, mais sachez que je suis au milieu de la phrase, vous avez un aperçu de sa longueur.Fugitive parce que reine, Violaine Huisman

L’histoire

Oui il y a des inspirations proustiennes dans le style de Violaine Huisman, dans ces longues phrases bien construites, dans la présentation d’un personnage souffrant enfermé chez lui. Mais ici il s’agit d’une femme, magnifique, sur laquelle les yeux de tous se tournent. Cette femme, la mère de Violaine, est malade depuis sa naissance :

Maman n’avait pas été une enfant désirée, et à l’accident de sa naissance s’étaient ajoutées sa maladie infantile puis sa maladie mentale.

Cette Catherine, enfant non désirée, souffreteuse se voit affublée d’un handicap : elle a une jambe qui mesure dix centimètres de plus que l’autre. Cette démarche claudicante est vite oubliée au profit de son visage magnifique, hérité de sa mère qui n’a jamais daigné lui transmettre la moindre marque d’affection.

Voici le portrait de la grand-mère de la narratrice :

Mamie répondait à ses accès de rage ou sa tendresse excessive avec la même froideur paralysante, pétrifiée par un sentiment de totale impuissance. Qu’elle soit d’une beauté glaçante n’arrangeait rien. Ses traits, d’une rare finesse, s’harmonisaient autour d’une symétrie intimidante. So expression la plus typique était une espèce de moue oscillant entre lassitude et agacement, ses lèvres pincées, son nez rectiligne pointé avec dédain. Son visage ressemblait à un masque vénitien, d’une blancheur impassible, brandi contre le bleu d’acier d’un ciel polaire.

Malgré sa carence affective, Catherine avance dans la vie. Elle fonde une école de danse, et tombe amoureuse d’Antoine, un homme marié et divorcé plusieurs fois, qui lui fait tourner la tête. Ce moment de félicité amoureuse m’a rappelé les épisodes où Ariane se prépare et se s’alanguit dans de longs monologues intérieurs avant de retrouver son cher Solal dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen :

Elle devient Vénus anadyomène chaque fois qu’elle sort du bain, Aphrodite marine, nymphe blonde, Galathée. Que fait-elle donc avec cet atroce Polyphème, ce mammouth qu’il est à côté d’elle ?

Puis elle donne naissance à deux filles, mais cette période s’achève car Antoine la trompe, l’histoire de sa vie. Même le type sans intérêt, à la « tête de parfait goujat » avec lequel elle s’installe ensuite par dépit, finira par la tromper avec sa secrétaire, qui tombe enceinte de lui.

Catherine vrille. Médée n’est pas folle., elle est bafouée, humiliée, trahie. Elle, une reine, on la traîne dans la boue. Médée n’est pas folle, elle se venge en prenant en otage ce qu’elle a de plus cher.

Sa colère est phénoménale : elle brûle l’école de danse, détruit la carrière de son mari et assassine son chien.

Au milieu de ce tumulte s’accroche sa fille Violaine. Elle ne demande qu’à l’aimer et à être aimée en retour, ce qu’elle exprime dans ce poème qu’elle lui écrit, encore enfant :

Maman, Maman,

Toi qui m’aime tant

Pourquoi partir sans me prévenir ?

Car maintenant je vais souffrir

Souffrir de ne pas te voir revenir

Mon avis

Vous aurez compris que je vous recommande vivement cet ouvrage, magnifiquement écrit, tout à tour léger, virevoltant, sulfureux ou dramatique.Fugitive parce que reine, Violaine Huisman

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